Beauté politique
Philippe Sollers est un fabuleux
musicien et le roman est sa partition. Dernière composition : Beauté. Écoutez la, l'auteur de Fugue, écrit à l'oreille: « Vous vous déployez en ré, vous vous retirez en mi, vous
recommencez en ut, vous vous reposez en fa. Vous attaquez en sol, vous vous
consolidez en si, vous faites semblant de dormir en la. Chaque bavardage a sa
note fondamentale, la moindre interlocution laisse échapper une modulation
imprévisible, un bruit réclame son orchestration, et ce mensonge évident un
lourd silence. Vous n'arrêtez pas de composer en pleine décomposition. Plus la
société va mal, mieux vous allez ».
Beauté est un manuel dont la portée est poétique. Les personnages ? Pindare,
Hölderlin, Webern, Bataille, Céline, quelques dieux, des déesses, une
musicienne grecque, un écrivain français (le narrateur) en état d'urgence. Il a
lu Hölderlin de près : « Vivre, c'est défendre une forme ».
Pour celui qui est attentif à sa
propre forme, la beauté surgit avec la musique.
VINCENT
ROY : Le monde est-il si laid que vous ressentiez le besoin de pointer
l'endroit où, peut-être, il devient beau ? Y-a-t-il urgence ?
PHILIPPE
SOLLERS : D'abord nous
ne sommes plus dans un monde mais dans une mondialisation de l'immonde. À
partir de là, il s'offre à vous deux solutions à titre personnel : soit, comme
la plupart des contemporains, vous êtes extraordinairement déprimés par cette
évacuation très rapide du temps dans la communication spasmodique, et vous
allez vous mettre à parler d'impasse ou de décadence, de fin de la culture
occidentale, de fin de l'ère chrétienne… soit vous vous êtes mis en état
d'urgence et vous vous demandez par quel instrument, en même temps que montent
les prédicateurs de la fin, de la décadence (mot du XIXe siècle beaucoup
employé par Nietzsche), vous allez pouvoir traverser l'Histoire d'une façon
passionnément positive. Vous menez là un combat spirituel aussi « sauvage que
la bataille d'hommes », comme le dit le camarade Rimbaud dans Une saison en enfer. Je le répète, vous
vous mettez en état d'urgence, autrement dit vous avez envie de demeurer
réfractaire et insoumis à toutes les sollicitations d'une consommation effrénée
sur fond de misère d'une part, de discours apocalyptiques d'autre part. Faut-il
rappeler que vous vivez dans un pays qui fut un grand pays - la Grande Nation
comme disait les Allemands du temps de Napoléon ? Si vous êtes français, vous
êtes là requis d'une façon fort étrange que je qualifierais de révolutionnaire.
Vous allez donc vous demander pourquoi c'est ce pays, et lui seul, qui a fait
une Révolution unique dans l'Histoire. Pour un penseur comme Hegel, il y avait
deux événements capitaux - lesquels étaient liés : le christianisme et la
Révolution française. Donc, je poursuis, vous êtes en état d'urgence puisque
vous parlez en français, vous écrivez le français, tout cela vit en vous avec
une intensité particulière et je vous rappelle que vous cherchez un instrument
avec lequel vous allez traverser l'Histoire de façon passionnément positive.
C'est alors que surgit la musique. Voilà pourquoi tout commence dans Beauté avec un personnage de musicienne,
Lisa.
Donc un
narrateur en état d'urgence et une musicienne. Ils sont à Athènes au début du
roman et les voici qui partent en bateau pour Égine. Là, il se passe quelque
chose de troublant dans le temple d'Athéna Aphaïa. Un
coup de foudre sans le moindre orage. Le narrateur, à la suite de Martin
Heidegger, écrit : « Zeus vient de parler ».
Je ne savais pas que cet événement était arrivé à Heidegger. Quant à
moi, ça m'est arrivé il y a longtemps et j'étais avec une femme devenue
musicienne virtuose, laquelle était née et avait vécu à Egine.
Vous avez là un temple très célèbre d'Athéna Aphaïa (Athéna, c'est le visible et Aphaïa l'invisible). Je
me souviens qu'en plein jour, profonde stupeur, il y a eu un éclair suivi
d'aucun autre. À ce moment-là, j'ignorais tout à fait que Heidegger, dans son
séminaire sur Héraclite, dit que ça lui est arrivé à Égine.
C'est comme si Zeus se manifestait par un éclair dans un ciel bleu. Un
seul éclair. Ce qu'il faut entendre ici, c'est que cette foudre vient d'un
repos complet.
Ce coup de foudre m'en rappelle un autre, si j'ose dire. J'étais
adolescent à Bordeaux, chez mes parents. Ce fut la peur de ma vie. La foudre
est entrée depuis le jardin par la fenêtre entrouverte de la pièce où je me
trouvais. Une boule de feu a commencé à monter et à descendre le long du
rideau, c'était d'une beauté indescriptible, d'une puissance invraisemblable.
J'étais allongé sur un canapé, ce fut la plus grande peur de ma vie, j'y pense encore. Bref, ce ballon foudroyant, est
reparti. C'était une sorte de visitation.
Un choc de la beauté ?
En effet, il s'agit bien de cela.
Ce qui va être déterminant, c'est le choc de la beauté dans cet état d'urgence
où vous risquez l'anéantissement. Il faut vous mettre dans une certaine
disposition d'esprit et c'est pour cela que les gens sont déprimés car ils ne
disposent pas du négatif en eux - et n'ayant pas le négatif, ils le reproduisent
sous la forme d'une négation. Vous êtes en « oui » ou « non » dans une
expérience qu'il faut bien appeler métaphysique où le néant vient vous demander
votre réponse.
À partir de là, qu'est-ce qui va
être l'instrument - c'est-à-dire la protection, l'antidote - de votre choix ?
C'est la musique car la musique est l'art du temps qui traverse tout. D'où mon
personnage de musicienne, Lisa, qui est fixée sur Bach. L'autre personnage qui
surgit dans mon roman à la veille de la catastrophe européenne (1936), c'est
Webern. Est-il utile de rappeler que Webern était considéré comme parfaitement marginalisable ?
Il s'est réfugié dans les Alpes bavaroises pour échapper à la montée des
Soviétiques de l'époque mais les Américains sont arrivés d'abord. Webern est
donc chez lui, il sort un soir sur sa terrasse fumer un cigare après le repas,
un soldat américain voit bouger quelque chose avec un peu de lumière et tire.
La mort de Webern est une bavure. Le problème, c'est que ce musicien est
considérable : il a saisi toute la catastrophe qui était en train d'arriver à
l'Europe. Je cite Webern aussi parce qu'il adorait Bach. Et Webern aimait à
citer Hölderlin : « Vivre, c'est défendre une forme ».
Donc, en clair, votre état
d'urgence, c'est de savoir si vous défendez ou pas votre propre forme !
Hölderlin est lui aussi un personnage de Beauté.
Mais oui. Et qu'est-ce que vient
faire ce personnage à Bordeaux ? C'est tout à fait extravagant. Il vous faut
relire son poème Souvenirs que Lisa
aime beaucoup.
Hölderlin devait être en état
d'urgence alors il cherchait le savoir-vivre, le savoir-respirer,
l'inspiration… Il va à Bordeaux et il croit qu'il va en Grèce. Sur le chemin,
il écrit qu'il est « frappé par Apollon ».
La Grèce est partout dans Beauté. Il faut dire que pendant que
j'écrivais ce roman, elle était en état de ravage.
Dans Médium (Folio n° 5993), le narrateur voyageait son corps dans le temps. Dans Beauté, il rêve vrai, d'où l'invention du verbe « Rêvrer ».
C'est l'épanchement de la vie
réelle dans le rêve. C'est tout à fait autre chose que ce que Nerval a décelé -
prodigieux bonhomme d'ailleurs que ce Nerval, trop oublié aussi. Les Chimères, c'est quelque chose et Les Chimères commentées par Antonin
Artaud, c'est quelque chose aussi.
Vous écrivez : « Il y a la Beauté, mais il y a aussi la
Contre-Beauté, passion triste et rageuse visant à faire table rase de tout ce
qui est beau. Ça crève les yeux, et c'est démontrable ».
Vous avez en effet un programme
qui n'est pas seulement terroriste, mais social-planétaire.
Chaque fois que la beauté est
convoquée, comme devant demeurer absolument impavide, la contre-beauté est là,
à l'œuvre. Après tout, le Diable fonctionne dans la contre-beauté.
C'est la raison pour laquelle ce roman est directement
politique.
Absolument. Il vous suffit de vous
référer au chapitre intitulé « Révolution ». Durant la Révolution justement
(première phase), on faisait graver sur l'entrée des cimetières que la mort est
un « sommeil éternel ». Robespierre a très bien compris que ça allait mortifier
l'atmosphère. Il a donc fait réécrire ça : « La mort est le commencement de
l'immortalité ». Ah ! Les gens sont devant un truc assez étrange, non ? Il faut
ici une religion. C'est l'Être Suprême.
Vous écrivez d'ailleurs que le sommeil éternel est « la religion
cachée de la République ».
C'est exact. Mais vous
savez…parler de la mort…avec qui, comment ? Avec une garantie d'au-delà qui
n'est tout de même pas si évidente… Vous allez jeter un froid. Surtout si vous
dites « qu'à la fin de l'Histoire, la mort vivra une vie humaine » comme
l'écrit Hegel (rires).
Nous avons évoqué plus haut la phrase de Hölderlin : « Vivre
c'est défendre une forme ». Quelle forme défend le narrateur, quelle forme
défend le romancier Sollers ?
La poésie. « Les poètes seuls
fondent ce qui demeure. » Là, si j'ose dire, surgit un autre personnage de mon
roman, personnage considérable qui s'appelle Pindare.
Il faut dire que Hölderlin avait un livre de Pindare dans sa
poche lorsqu'il est venu en France, à Bordeaux notamment.
C'est vrai. Il a traduit Pindare.
Et Pindare, c'est les Jeux olympiques. Imaginez-les chantés par ce poète. Le
sport était lui-même à l'époque une fonction d'un culte divin.
Pindare c'est l'exemple extraordinaire
du contraire du poète maudit. Les poètes, toujours les poètes…
Le roman est votre forme de combat, c'est le moyen que vous avez
trouvé pour être en prise directe avec ce qui se passe.
Dans mes romans, il y a des
spectacles. Je passe à travers des
flopées de spectacles. Si vous préférez, c'est de l'autopsie. Je suis à
l'institut médico-légal. Je suis un médecin.
Céline, lui, était un vrai
médecin. Vous savez, le médecin comprend tout. C'est ce que dit Nietzsche
aussi. Philologie et médecine, voilà.
Je suis dans quelque chose de
malade, de spirituellement malade (combat spirituel dont parle Rimbaud) : on en
sort si on se bat. Et je me bats.
Depuis Femmes, le combat dans vos romans a lieu. Le combat spirituel.
Femmes fut tellement un livre de combat qu'il faut voir que Laurent
Binet, tout récemment, sur son blog, lorsqu'une femme lui a demandé ce qui
avait pu lui donner l'idée de mon émasculation, a répondu que c'était venu
d'une femme qui elle-même avait été traumatisée par la misogynie du livre
intitulé Femmes.
Moins misogyne que moi tu meurs.
Je note d'ailleurs que la
proposition de Binet qui consistait en mon émasculation fut applaudie
unanimement…au fond ! Au fond, oui.
Attention : j'ai allumé avec Femmes une mèche lente avec une vraie
documentation sur les femmes sur les 20 années qui avaient précédé.
La structure même de vos romans colle, me semble-t-il, de mieux
en mieux à ce qu'est notre société. D'ailleurs vos frappes deviennent de plus
en plus ciblées.
Oui, il faut de plus en plus de
propositions d'antidotes… Il faut en quelque sorte multiplier les manuels de
contre-folie - c'est ainsi que j'avais parlé de l'un de mes romans.
Mes romans sont des manuels.
Faisons un peu d'histoire
littéraire. On reparle d'Edern Hallier avec une
nouvelle bio qui vient de paraître. Il vous a intéressé parce qu'il agitait et
seulement pour cela. Vous n'étiez pas dupe de ses qualités d'écrivain.
Évidemment. Mais attention : il y
a quelque chose en France qui est tabou, c'est de toucher à la figure tutélaire
et aux forces de l'esprit de Mitterrand. Ce fut le boulot de L'Idiot international. Edern était un agitateur avec un déploiement assez
considérable. Là où il est devenu intéressant, c'est quand il a embêté Mitterrand.
Après quinze ans de brouille, nous nous sommes revus car ça me captivait. Moi,
je n'ai jamais marché dans cette « histoire Mitterrand ». Mitterrand avait une
mission parfaitement accomplie : avaler et dissoudre le PC.
Je remonte le temps. Que s'est-il
passé avec Derrida ? Pourquoi la rupture ?
Trop de liens avec le parti
communiste.
Et avec Althusser ?
Même chose. Et puis la maladie,
les électrochocs, le lithium.
Vous aviez pourtant de bons rapports avec lui ?
Excellents. Je l'aimais beaucoup.
Très brillant personnage.
De tout le Nouveau Roman, vous ne semblez pas avoir gardé grand chose. Le seul avec lequel vous étiez très ami, me
semble-t-il, c'était Claude Simon?
Bien sûr. Le Nouveau Roman,
c'était quelque chose qui désenclavait, rue Bernard-Palissy, éditions de
Minuit. Il se passait autre chose.
Duras a régné et continue de
régner sur beaucoup d'ÉCRIVAINES. Nathalie Sarraute n'a pas vieilli très bien
mais peut intéresser des ÉCRIVAINES et des AUTEURES.
Quant à Robbe-Grillet, nos
rapports furent amicaux à ses débuts parce que je voulais que ça bouge. Mais il
est passé au cinéma d'une façon qui m'est apparue de plus en plus fastidieuse.
Politiquement, Robbe-Grillet, c'est intéressant. Son épouse a d'ailleurs défini
la façon dont il était plus ou moins maréchaliste. Il y a d'ailleurs une
émission de télévision où lui-même parle du Maréchal. Il y avait la photo du
Maréchal chez ses parents.
N'oubliez jamais la lutte des
classes en France, comme a dit Marx, et les questions d'origines sociales.
Chez les écrivains, les plus importants pour vous à l'époque,
c'est Ponge, Bataille ?
Ponge, certainement, au début de Tel Quel, oui. Bataille, évidemment,
lequel venait l'après-midi à la revue. Mais il y a aussi Breton. Capital. À
dix-huit ans, j'allais à la bibliothèque de l'Arsenal lire tous les numéros de La Révolution surréaliste… Toute
l'histoire Aragon-Breton.
Et vos
rapports avec Sartre ?
Excellents mais distants, c'était déjà le passé. Il était étonnant. Je
me souviens qu'une fois il m'a parlé de Flaubert pendant une heure et demi,
j'aurais dû prendre des notes. J'ai critiqué Sartre à une période parce qu'il
fallait bien mais le type était gigantesque. C'était des gens très cultivés… Il
y en avait encore jusqu'à la fin des années 70.
Et comment
l'expliquez-vous cette déliquescence spirituelle contemporaine ?
Il y a une peur panique de 1968. Ce qui n'a pas été analysé, c'est la
très curieuse composition de ce qu'il faut bien appeler le fascisme français.
J'ai écrit dessus avec La France moisie,
mais qu'est-ce que j'ai pris.
Philippe Sollers
Propos recueillis par Vincent Roy
Transfuge, mars
2017
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